CHAPITRE CINQ
Lorsque Qwilleran se réveilla, le mercredi matin, il lui fallut quelques secondes pour retrouver ses esprits. Il regarda le ciel par la fenêtre : un vaste panorama bleu, coupé seulement par le vol d’un pigeon solitaire. Il fixa les poutres du plafond au-dessus de sa tête, remarqua le fauteuil espagnol, se souvint de la peau d’ours blanc, puis les événements de la veille lui revinrent en mémoire. Son nouvel appartement, les déboires conjugaux de Joy, le prêt de sept cent cinquante dollars et le bruit qu’il avait entendu dans la nuit. À la lumière du jour, le souvenir semblait beaucoup moins alarmant. Il s’étira et bâilla, dérangeant ainsi Yom Yom qui s’était nichée dans le creux de son bras, puis il entendit une sonnerie. Koko se tenait sur la table, une patte sur la machine à écrire.
— J’arrive tout de suite, dit Qwilleran, en s’extirpant de son lit.
Il enfila sa robe de chambre écossaise et se rendit dans la petite cuisine, afin d’ouvrir une boîte de conserve pour les chats.
— Je sais que tu as commandé du bœuf Wellington, dit-il à Koko, mais tu devras te contenter de saumon rose. Il coûte deux dollars la boîte : Bon appétit, monsieur !
La perspective du petit déjeuner provoqua une joyeuse bousculade. Yom Yom frappa Koko avec ses pattes de derrière, comme une mule rancunière et il lui administra un coup de patte énergique. Après quoi, ils se roulèrent sur le sol ensemble en pédalant vigoureusement jusqu’à ce que Koko y aille un peu trop fort. Yom Yom se redressa et se mit à courir en faisant des cercles, puis elle se retourna et sauta à la gorge de Koko qui se défendit. Ils roulèrent l’un sur l’autre accrochés en une boule de poils. Au moyen d’un signal secret, ils arrêtèrent le combat au même instant en léchant chacun des blessures imaginaires.
Quand Qwilleran fut habillé, il descendit et, attiré par l’arôme du bacon et du café, entra dans la cuisine.
Assis devant la table ronde, Robert Maus déjeunait avec solennité d’un bol de chocolat accompagné de croissants fourrés de marmelade d’orange, tandis que Hixie attendait les toasts préparés par Mrs Marron. Qwilleran se servit un jus d’orange.
— Où est tout le monde, ce matin ?
— Max ne se lève jamais avant midi, dit Hixie, en versant une cuillerée de lait caillé dans son café. William avait un cours de bonne heure et Rosemary prend toujours du germe de blé dans son appartement. Charlotte est descendue de bonne heure, « juste pour une bouchée », assez confortable pour rassasier un cheval et maintenant elle est à la Croix-Rouge, pour donner un coup de main, comme tous les mercredis matin.
— Miss Roop, dit Maus de son accent pédant, consacre une grande partie de son temps comme volontaire à la Banque du sang, ce qui est… une noble institution.
— Croyez-vous qu’elle expie ainsi une faute passée ? demanda Hixie.
— Selon toute apparence, vous avez un mauvais esprit, jeune personne. De plus, je réprouve l’utilisation de lait caillé dans le café.
— Les Graham descendent-ils pour le petit déjeuner ? demanda Qwilleran.
— On ne les a pas encore vus ce matin, dit Hixie en couvrant une tartine de confiture de framboise, j’aimerais avoir un travail comme le leur, sans horaire fixe et pouvoir être ma propre maîtresse.
— Chère mademoiselle, vous feriez faillite en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, dit gravement Maus. Vous n’avez pas le moindre sens de la discipline.
Il se tourna vers Qwilleran pour demander :
— J’espère que vous êtes confortablement installé au N°6.
Tandis qu’il parlait, Qwilleran remarqua une légère décoloration autour de l’œil gauche de l’attorney.
— Tout va bien, dit-il, avant d’ajouter : mais j’ai remarqué quelque chose d’étrange, cette nuit. Quelqu’un a-t-il entendu un cri, dehors, vers trois heures et demie ? On aurait dit une voix de femme.
Il n’y eut pas de réponse. Hixie ouvrit de grands yeux et secoua la tête. Maus continua à mâcher calmement, avec la concentration qu’il appliquait toujours à cet exercice.
C’était une des caractéristiques de la profession légale que de ne jamais manifester de surprise, pensa Qwilleran.
— Peut-être était-ce la porte du garage que j’ai entendue ? dit-il.
— Mrs Marron, voulez-vous être assez aimable pour dire à William de graisser les portes du garage, dès qu’il rentrera, dit Maus.
— À propos, dit le journaliste en se versant une tasse d’excellent café, j’aimerais écrire un article sur votre philosophie culinaire, master Maus, si vous en êtes d’accord, bien entendu.
Il attendit patiemment la réponse de l’attorney. Au bout d’un moment, elle vint :
— Je ne peux y voir, pour le moment, aucune objection.
— Peut-être pourrions-nous dîner ensemble, ce soir, à Toledo Tombs, en tant qu’invité du Daily Fluxion, naturellement.
À la mention de ce restaurant épicurien, le visage de Maus s’éclaira considérablement.
— Bien volontiers. Nous pourrions prendre leurs anguilles en sauce verte. Ils préparent aussi un superbe veau à l’estragon, avec des champignons japonais. Vous devriez me permettre d’organiser le menu.
Ils se mirent d’accord sur l’heure et l’endroit où ils devraient se retrouver et Maus partit pour son cabinet en emportant son attaché-case. Qwilleran avait vu Mrs Marron le remplir de petits cartons, d’une bouteille Thermos et d’un artichaut froid. Hixie s’en alla, à son tour, après avoir terminé son plat d’œufs au bacon, arrosé de sirop d’érable. Qwilleran resta seul et se posa des questions sur l’œil au beurre noir de son propriétaire.
En venant débarrasser, Mrs Marron remarqua :
— Vous devriez manger quelque chose qui tienne au corps, Mr Qwilleran.
— J’ai déjà trop de choses qui me tiennent au corps, répondit-il.
La gouvernante traîna autour de la table avec un plateau, débarrassant lentement.
— Mr Qwilleran, dit-elle, j’ai entendu quelque chose, cette nuit, et ce n’était pas la porte.
— Quelle heure était-il ?
— Plus de trois heures du matin. Ma chambre est sur l’arrière de la maison et je ne dors pas bien depuis quelque temps. Aussi je regarde la télévision dans mon lit et j’utilise des écouteurs pour ne déranger personne.
— Qu’avez-vous entendu exactement ?
— J’ai cru que c’était des chats qui se battaient sur l’embarcadère, mais cela aurait pu être quelqu’un qui criait.
— J’espère que tout le monde va bien, dit Qwilleran. Pourquoi n’allez-vous pas voir Mrs Whiting et les Graham ?
— Croyez-vous que je le doive ?
— Étant donné les circonstances, Mrs Marron, je trouve que c’est plus prudent.
Je commence à parler comme Robert Maus, se dit-il, en attendant le retour de la gouvernante.
— Mrs Whiting va bien. Elle fait sa gymnastique, mais on ne répond pas chez les Graham. La porte de l’atelier est fermée. J’ai frappé trois ou quatre fois, personne n’a répondu. S’ils sont en haut, dans leur appartement, ils ne doivent pas entendre.
— N’avez-vous pas une clé de l’atelier ? dit-il, en jetant un coup d’œil sur une rangée de clés suspendues à une planche.
La gouvernante secoua la tête.
— Ce sont les clés des appartements pour que je puisse faire le ménage. Dois-je faire le tour par la cour et l’escalier à incendie ?
— Essayons plutôt de téléphoner, proposa Qwilleran. Connaissez-vous le numéro des Graham ?
— Que devrai-je leur dire ?
— Je leur parlerai.
Mrs Marron composa un numéro sur le téléphone mural de la cuisine et tendit l’appareil à Qwilleran. Une voix d’homme répondit.
— Mr Graham ? Bonjour. C’est Jim Qwilleran. Est-ce que tout va bien chez vous ? Nous pensons avoir senti une odeur de fumée dans la maison… très bien. Nous voulions seulement être rassurés. À propos, vous ratez un excellent petit déjeuner. Mrs Marron a préparé des croissants, cela ne vous tente-t-il pas ?… Dommage ! J’aurais aimé discuter de votre exposition. Le Fluxion pourrait vous consacrer un article… Vous descendez ?… Parfait. Je vous attends.
— De la fumée ? dit Mrs Marron, quand Qwilleran raccrocha, je n’ai rien senti du tout.
Quelques minutes plus tard, Dan Graham entra dans la cuisine. Il paraissait encore plus maigre et perdu que d’habitude. Il se laissa tomber sur une chaise et dit qu’il prendrait seulement du café et un petit pain.
— Je peux vous préparer une de ces brioches que vous aimez.
— Non, non, Mrs Marron, seulement un petit pain.
— Ou un croissant, il y en a de tout frais.
Le potier lui jeta un regard furieux et elle retourna à son évier, avant de ranger les tasses dans le lave-vaisselle.
Qwilleran résista à la tentation de lui demander des nouvelles de sa femme. Il préféra vanter les possibilités d’une publicité gratuite et Dan se détendit.
— Les journalistes devraient écrire davantage d’articles sur les expositions, au lieu de nous démolir tout le temps. Bon sang ! ils n’épargnent pas leur peine sur les nouvelles voitures ou cette mode stupide qui vient de Paris, pourquoi s’en prennent-ils aux véritables artistes ? Les journaux engagent quelque benêt comme critique et le laissent déverser son venin pour empêcher les gens d’aller voir les expositions. Beaucoup de personnes s’initieraient à l’art contemporain si les journaux locaux ne cessaient de leur dire qu’il est si mauvais. Ils devraient expliquer au public comment apprécier ce qu’il voit.
— Je parlerai à notre rédacteur en chef, dit Qwilleran, ce n’est pas mon rayon et je ne peux prendre de décision, mais je suis sûr qu’Arch Riker enverra un photographe. Il voudra probablement prendre quelques clichés de vous et de votre femme ainsi que de vos nouveaux modèles. Un article bien rédigé, illustré de photographies en couleurs pourrait passer dans l’édition de dimanche.
Dan baissa la tête et regarda le fond de sa tasse.
— Il y a un os, dit-il, enfin, oui, je sais, vous autres journalistes vous préférez les nanas, mais vous devrez vous contenter d’un pauvre potier avec ses taches de rousseurs, dit-il, avec un petit sourire.
— Pourquoi ? Mrs Graham n’aime-t-elle pas être photographiée ? Elle est pourtant très séduisante.
Dan jeta un coup d’œil vers l’évier devant lequel Mrs Masson pelait des pommes et baissa la voix :
— Ma chère épouse a joué les filles de l’air.
— Comment ? Vous a-t-elle quitté ?
Qwilleran ne s’était pas attendu à une décision aussi hâtive et cependant, il aurait dû savoir que Joy se jetterait aussitôt dans l’action.
— Oui, elle a décampé, filé, fichu le camp, si vous voyez ce que je veux dire. Ce n’est pas la première fois.
À nouveau, il eut un petit sourire en coin et Qwilleran se rendit compte, avec un mélange de pitié et d’agacement, que cette grimace était une imitation inconsciente du sourire de Joy.
— Un jour, alors que nous étions en Floride, poursuivit le potier, elle s’est enfuie sans explication, sans laisser de lettre. Elle m’a vraiment planté là. Puis elle est revenue et tout s’est arrangé. Les femmes ne savent pas ce qu’elles veulent. Aussi, vais-je seulement rester assis, jusqu’à ce que sa mauvaise humeur se soit envolée. Elle rentrera, ne vous inquiétez pas. Il est seulement regrettable qu’elle soit partie juste avant l’exposition. C’est tout.
Qwilleran, qui était rarement à court de mots, ne trouvait rien à dire. De toute évidence, il en savait plus long sur les intentions de Joy que son mari.
— Quand vous êtes-vous aperçu qu’elle était partie ? demanda-t-il, en essayant de montrer de la sympathie, sans être personnellement concerné.
— Je me suis réveillé ce matin et elle n’était plus là. Je peux aussi bien vous dire que nous avons eu une petite discussion, hier soir. Mais je n’imaginais pas que c’était sérieux.
Dan caressa son menton mal rasé d’un air blessé. Qwilleran remarqua que le pouce droit du potier était coupé au ras de la première phalange et, pendant un moment, son sens de la loyauté s’en trouva affecté. Une blessure à la main était ce qui pouvait arriver de pire à un potier. Était-ce la raison pour son manque de succès ? Il pouvait également sympathiser avec un époux abandonné par sa femme. Il avait connu la même expérience humiliante.
— A-t-elle pris la voiture ? demanda-t-il.
— Non. Elle l’a laissée. J’aurais eu un problème si elle était partie avec ce vieux tacot. Cette voiture est un clou, mais elle me permet de me déplacer.
— Alors, qu’a-t-elle emprunté comme moyen de transport au milieu de la nuit ?
— L’autobus, je suppose. Il y a un service régulier.
Ou bien elle a pu partir avec le propriétaire du break de couleur claire à trois heures et demie du matin, pensa Qwilleran. Puis une autre possibilité traversa son esprit. Se pourrait-il que ses sept cent cinquante dollars aient financé la fuite de Joy avec un autre homme ? Non ! Il refusait de croire cela. Cependant, il sentait son visage devenir alternativement chaud et froid et il se passa la main sur le front. Etait-il un complice ou une victime ? Ou les deux ? De toute façon, il s’était montré bien sot, conclut-il.
Sa première réaction fut de mettre opposition au chèque. En tant que journaliste et cynique par profession, il se doutait qu’il avait été dupe, mais un instinct plus profond lui disait d’avoir confiance en Joy. S’il l’aimait, ce qu’il admettait maintenant, il ne devait pas douter d’elle. « Je connais Joy, se dit-il, aussi désespérée qu’elle ait pu être, elle ne m’aurait jamais fait une chose pareille à moi. » Puis il se souvint du cri dans la nuit.
— Je ne veux pas vous alarmer, Dan, dit-il, d’une voix calme que démentait sa confusion mentale, mais êtes-vous certain qu’elle soit partie de son plein gré ?
Dan qui regardait rêveusement sa tasse de café, releva la tête et demanda :
— Que voulez-vous dire ?
— Je pense avoir entendu un cri de femme, cette nuit et peu après, une voiture a démarré.
Le potier eut un petit rire amer :
— Avez-vous entendu ce chahut ? La folle !
Je vais vous raconter ce qui s’est passé. Lorsque je suis rentré hier soir, il était un peu tard. Je connais des gars en ville, tous plus ou moins artistes. Nous avons joué au poker et bu quelques bières. Comme je vous l’ai dit, je suis rentré assez tard et Joy était assise en m’attendant, un peu vexée, je crois. Elle était devant sa roue et elle me jeta un regard furieux en me voyant. Et savez-vous ce qui s’est passé ? Elle travaillait à la roue avec ses cheveux défaits. Je l’ai mise en garde cent fois, mais elle ne prête jamais attention à ce que je dis.
Dan réfléchit à la situation, les yeux sur sa tasse et attendit que Qwilleran lui versât un peu plus de café et demanda :
— Et alors, qu’est-il arrivé ?
— Oh ! Nous avons commencé à nous disputer et elle a tourné la tête, comme elle le fait, quand elle monte sur ses grands chevaux et alors… bref, ses cheveux se sont pris dans la roue, ainsi que je l’ai toujours craint. Elle aurait pu être scalpée ou avoir le cou rompu si je n’avais pas été là pour couper le courant, la pauvre folle.
— Et vous dites qu’elle a crié ?
— Au point de réveiller toute la maison. Je ne vous cache pas que j’ai eu très peur moi-même. Je ne sais pas ce que je deviendrais s’il lui arrivait quelque chose.
Qwilleran hocha la tête d’une façon qui pouvait passer pour de la sympathie.
— Mais je ne suis pas inquiet, reprit Dan, elle reviendra.
Il repoussa sa chaise et se leva en s’étirant.
— Bon. Il faut que j’aille travailler maintenant, sinon je ne serais jamais prêt pour cette exposition. Voyez si vous pouvez faire quelque chose au journal, n’est-ce pas ?
Il fouilla dans sa poche et sortit son portefeuille d’où il extirpa une coupure pliée. Il la tendit à Qwilleran avec une fierté mal dissimulée.
— Voilà ce que le plus éminent critique de Los Angeles a écrit sur mon exposition. Ce type était un véritable connaisseur. Je ne plaisante pas.
C’était un très vieil article, le papier en était jauni et coupé sur la pliure.
Après le départ de Dan, qui avait frappé sur sa poche après avoir rangé l’article dans son portefeuille, Qwilleran demanda à la gouvernante :
— Qui conduit un break de couleur claire ?
— Mr Sorrel a une voiture bleu clair.
— L’avez-vous vu, ce matin ?
— Non. Il ne se lève jamais de bonne heure. Il travaille tard, tous les soirs.
— Je crois que je vais aller faire un tour, dit Qwilleran. Je vais mettre mon chat en laisse pour lui donner un peu d’exercice. Et si vous me disiez où je peux trouver de l’huile, je graisserais les portes du garage.
— Vous n’avez pas à faire ce travail, master Qwilleran. William s’en chargera.
— Bah ! peu importe, Mrs Marron, je graisserai les gonds et William tondra la pelouse qui en a vraiment besoin.
— Si vous allez près de la rivière, dit-elle, d’une voix tremblante, méfiez-vous des planches sur l’embarcadère, elles ne sont pas sûres.
Revenu dans son appartement, Qwilleran trouva les deux chats endormis sur son lit, leurs pattes et leurs queues entremêlées ne faisant qu’une boule de fourrure. Il souleva Koko endormi ; son corps avait la consistance d’un sac de farine. Il lui mit un harnais en cuir bleu et se servit d’une corde en nylon, en guise de laisse, pour conduire le chat peu coopératif jusqu’à la porte. Koko bâilla, s’étira, avant de se décider à le suivre. Ils longèrent le couloir. Qwilleran voulait lire les noms sur les portes. Celle qui était voisine de la sienne portait le nom de Rosemary Whiting. Il entendit de la musique. Plus loin, venait la porte de Max Sorrel d’où sortaient des ronflements sonores. De l’autre côté du couloir, il lut le nom d’Hixie Rice, de Charlotte Roop et de Robert Maus. Pourquoi ces noms sur les portes ? Qwilleran se posa la question et renonça à trouver une réponse. Il avait trop d’autres soucis en tête.
Il fit descendre l’escalier à Koko et traversa le grand hall, puis ils se trouvèrent dehors. Pour Koko qui avait toujours été un chat d’appartement, c’était un rare bonheur. Sur la pelouse encore mouillée par l’averse de la nuit, il se mit en devoir d’inspecter chaque brin d’herbe qu’il rejeta l’un après l’autre, avec une attention sélective propre à sa race. À chaque pas dans l’herbe mouillée, il secouait ses pattes d’un air dégoûté.
Il y avait un garage ouvert à gauche de la maison, de toute évidence récemment ajouté. Il abritait une petite voiture bleu foncé et une vieille Renault poussiéreuse. Cette dernière avait vraiment un trou dans le plancher, aussi grand qu’une chaussure de pointure 42, jugea-t-il.
Il fit le tour de la maison. De là, une allée sablonneuse conduisait à la rivière où se trouvaient deux bancs en bois patinés sur une bordure en planche. L’eau, brune, même à la lumière du jour, coulait lentement avec une indéfinissable odeur de croupi.
Koko ne s’y intéressa pas. Il ne voulait rien savoir de la rivière. Il s’éloigna même des planches et resta assis dans l’herbe mouillée, jusqu’à ce que Qwilleran se décidât à revenir sur l’allée. Il s’arrêta une seule fois pour renifler un objet bleu-vert brillant. Qwilleran se pencha pour le ramasser. C’était un petit morceau de céramique vernie de la taille et de la forme d’un scarabée. Gravées en dessous on pouvait lire les initiales J.G. Il mit l’objet dans sa poche, tira sur la laisse et ramena Koko à la maison.
Vu de l’arrière, ce bizarre édifice ressemblait à un oiseau grotesque avec une aigrette de cheminées, ses garages semblables à des ailes disgracieuses. Pour représenter les yeux, il y avait les deux grandes fenêtres du grenier des Graham. Qwilleran leva la tête pour les regarder et aperçut une silhouette qui se retira aussitôt.
En arrivant devant le garage fermé, il ouvrit les portes. Une seule grinça et une seule place sur les trois était occupée par un break bleu clair. Après avoir refermé la porte du garage, Qwilleran examina attentivement la voiture, à l’intérieur comme à l’extérieur. Le plancher, les coussins, le tableau de bord. Tout était très propre.
— Qu’en penses-tu, Koko ? demanda-t-il, c’est presque trop bien briqué.
Koko était occupé à sentir une tache d’huile sur le sol en béton.
Quand ils retournèrent ensemble dans l’appartement, Koko permit à Yom Yom de lui laver les moustaches et les oreilles et Qwilleran fit les cent pas en se demandant où Joy était allée, si elle était partie seule si, éventuellement, elle prendrait contact avec lui et enfin, s’il reverrait jamais son argent. Il était resté sans emploi si longtemps avant d’être engagé au Daily Fluxion que sept cent cinquante dollars lui paraissaient une petite fortune.
Il se demanda si le tailleur avait commencé les retouches à son costume et fut tenté de lui téléphoner pour annuler la commande. Aujourd’hui, il n’éprouvait aucune envie d’un costume neuf. Le printemps avait été bref et maintenant, s’ajoutant à son inconfort moral, il se rendait compte qu’il avait une faim de loup.
Il y eut un bruit feutré sur la table, un froissement de papier, le cliquetis de la machine à écrire, des crayons qui se heurtaient et finalement un bruit sec, quand les lunettes de Qwilleran tombèrent par terre.
Il se précipita vers la table. Koko exécuta un bond prodigieux pour atterrir sur le fauteuil espagnol.
— Mauvais chat ! cira Qwilleran, là je vois toute ta coquinerie !
Heureusement, les lunettes avaient été protégées par leur épaisse monture. Qwilleran les posa sur son nez et regarda la machine.
Koko avait découvert la rangée des majuscules. Il avait posé une patte sur le nombre trois et l’autre sur le zéro.